mardi 11 juin 2002, par Jean-François Beau
SPM : Question rituelle de ce début de portrait, quels souvenirs gardes-tu de tes années Sciences-Po ?
Jérôme Pourtau : Je venais du Sud-Ouest avec mon béret (sourires), j’ai surtout des souvenirs de l’équipe de rugby, dont je revois quelques amis. D’une certaine façon j’étais atypique. Mon milieu n’était pas celui de Sciences-Po, je n’étais pas parisien, j’avais peu de moyens et je ne fréquentais donc pas les mêmes endroits que les autres élèves.
J’ai fait service public parce que j’avais eu une licence de droit auparavant, mais je n’étais pas fait pour service public. Je faisais des petits boulots pour financer mes études et je consacrais beaucoup de temps à préparer un projet pour remonter le fleuve Niger, avec deux amis, dont un ethnologue, sur les traces de l’écossais Mungo Park qui avait été le premier blanc à découvrir cette partie de l’Afrique. Il fallait trouver les sponsors, puis nous avons fait cette expédition. A Sciences-Po, j’étais donc un peu perdu, mais j’en garde un bon souvenir.
SPM : finalement, tu n’as pas passé les concours ?
JP : Non, j’ai fait mon service militaire puis j’ai travaillé trois ans dans la restauration collective à Bordeaux, ce qui m’a donné une expérience d’encadrement. Puis j’ai voyagé en Chine, j’ai fait Bordeaux-Pékin en train et j’ai continué en train pendant quatre mois en Chine, puis au Tibet. J’ai travaillé ensuite à NRJ, à Sud-Ouest, puis dans le groupe Hersant.
SPM : NRJ, au moment de la grande époque ?
JP : Oui, de 86 à 89, c’était l’explosion, avec de nouveaux décrochages locaux quasiment toutes les semaines… c’était l’aventure ! Après, j’ai dirigé les journaux du groupe Hersant en Polynésie puis en Nouvelle-Calédonie. J’ai racheté au passage une entreprise de textile à Nouméa, "Tricot Rayé", le "Lacoste" local. Mais c’est un milieu qui m’intéresse moins que la presse.
SPM : Tu es revenu pour RMC…
JP : J’avais rencontré Alain Weil [1], qui m’a demandé de restructurer le groupe RMC, une mission clairement définie et limitée dans le temps : en un an, il fallait réaliser le plan social, le transfert de Monaco à Paris et mettre en place le nouveau format rédactionnel.
SPM : Tu es reparti une fois la mission accomplie.
JP : Je serais resté si le groupe avait alors racheté une autre radio. Le projet a été étudié, mais le marché publicitaire n’était pas porteur et les prix restaient élevés.
SPM : Alors, tu trouves un nouveau défi au GaultMillau.
JP : Le GaultMillau est racheté par une société bordelo-calédonienne. On me propose le poste de directeur général. C’est l’occasion pour moi de découvrir la presse magazine. C’est encore un nouveau style, avec, en plus, de l’édition du fait du guide et de la présence de Gallimard dans nos actionnaires. Il y a le côté artistique et artisanal de l’édition. Et pour moi, c’est l’occasion de réunir mes passions : la table, la presse et le vin !
SPM : GaultMillau, c’est une jolie marque, mais un peu une belle endormie, non ?
JP : C’est effectivement une belle marque qui a besoin d’être redressée. Je souhaite la développer sur ses supports de base, d’ailleurs le guide 2002 a bien marché. Nous relançons en septembre le guide vin après quelques années de sommeil. Nous coéditons un guide avec Gallimard : A table avec les politiques. Notre volonté est d’aller vers le haut de gamme.
SPM : La revue suit aussi une évolution vers ce public haut de gamme.
JP : Oui, on a déjà changé la maquette et on va continuer d’évoluer. C’est assez compliqué, nous n’avons pas de concurrents directs. Les différentes revues ne sont pas positionnées de la même façon : la RVF [2] traite uniquement de vins, Cuisine et Vins de France ou Saveurs sont différents. Et puis, il y a les suppléments hebdo, ceux du Figaro, le Figaroscope pour les bonnes tables, ainsi que les newsmagazines dont se satisfait le public un peu éclairé.
Le magazine GaultMillau se situe sur un concept large d’art de vivre. Mais nous allons nous différencier en montant en gamme pour redresser la diffusion. Même si nous savons que c’est long est difficile. Nous sommes donc présents sur des manifestations comme Vinexpo et la fête du vin à Bordeaux et nous envisageons de créer nos propres événements. La concurrence est plus simple pour le guide : il y a le Michelin !
SPM : beaucoup de projets, donc, pour faire vivre une marque qui a une vraie histoire ?
JP : nous voulons retrouver l’esprit des fondateurs : le style, l’esprit d’impertinence et de découverte. Notamment dans le guide. Nous avons des projets avec des écrivains, pas forcément des grandes plumes, même dans le magazine. Une grande plume dans un magazine, c’est souvent une façon de faire des ménages… et nous ne voulons pas qu’une grande plume vampirise notre marque. C’est la marque GaultMillau que nous voulons renforcer. Nous avons déjà des partenariats à l’étranger, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Belgique et en Israël, ce sont des guides spécifiques à ces pays et qui respectent notre éthique et la forme du guide.
Nous allons renforcer aussi notre coopération avec Gallimard : nous allons lancer des cartes guides gourmands, de très belles cartes. La première, en novembre sera sur Paris, avec les restaurants, mais aussi les pubs, les endroits pour trouver les meilleurs fruits, les meilleurs légumes. Enfin, pour les fêtes de fin d’année, nous allons réaliser une coédition avec une grande maison d’édition d’art allemande, d’un beau livre tourné vers un public très haut de gamme.
SPM : et ce guide vin, qui intéresse les membres de l’Association ?
JP : Nous avons un dégustateur unique, Bernard Burtschy, nous ferons une notation sur 100, c’est le vœu du public et c’est une façon de contrer Parker… Le guide recensera plus de 800 domaines français, avec pour chacun des textes sur le domaine et son histoire, les cépages et les vins. Nous ne parlons pas des domaines qui ne sont pas bons. Le guide vin aura le même esprit que le guide gastronomique. Nous insisterons sur la notation des vins parce que c’est ce qui intéresse le plus les consommateurs, avec les prix.
SPM : On se retrouve donc à la rentrée pour la présentation du nouveau guide vins du GaultMillau et une dégustation à l’aveugle commentée par Bernard Burtschy.
JP : Oui, j’en profiterai pour présenter à Sciences-Po Millésimes notre logiciel de gestion de caves.